« Un balcon sur la mer… »

Oncle Jean a aussi repris l’appartement d’Auguste de la maison Gay. La majestueuse bâtisse haussmannienne au dôme mosaïqué du square Lyautey domine le front de mer et on peut l’apercevoir furtivement au générique de l’excellent film de Nicole Garcia « Un balcon sur la mer ». Un très beau générique où la caméra traverse le Front de Mer et nous fait visiter Oran aux lueurs de l’aube… sans nous montrer âme qui vive. Salut l’artiste. Réponse feutrée à Camus qui en 1939, parce que la ville n’avait pas encore assumé son arrogance en bâtissant la Promenade du Front de Mer sur la falaise, un peu cyniquement regrettait qu’Oran « tourne le dos à la mer », comme un affront à cette mer qui était toute sa vie. Jeune il ne pardonne pas aux Oranais cet affront et s’appliquera, forçant souvent un peu le trait, à opposer cette ville « de cailloux et de poussière » qui présente « tout le mauvais goût de l’Europe et de l’Orient » au paysage sublime qui l’entoure « entouré de collines lumineuses devant une baie au dessin parfait ». Pour Camus à Oran s’affrontent : « la magnifique anarchie humaine et la permanence d’une mer toujours égale 1».
L’été, « la ville s’ouvrait alors vers la mer et déversait sa jeunesse sur les plages2 ».

À l’est d’Oran les baignades populaires sur les rochers de la Cuelva Agua. Au-delà de l’élégante station de Canastel, au pied de la « Montagne des Lions », « la nature hausse le ton. Ce sont d’immenses friches, couvertes de broussailles odorantes. Le soleil et le vent n’y parlent que de solitude1 ». Puis apparaît la douce plage de Kristel, son petit village et ses vergers à flanc de colline, enchâssés dans les rochers de la Pointe de l’Aiguille qui la sépare d’Arzew. Enfin, l’immense baie qui d’Arzew jusqu’aux rochers aux oursins de Port-aux-poules abrite mes plages sauvages de Saint-leu et de Damesme où je découvrirai mon univers : la mer.
À l’ouest d’Oran, avant les plages, la majestueuse rade militaire de Mers El-Kébir, son eau outremer « comme une plaque de métal bleue » où brillaient violemment les aciers des cuirassés « Bretagne » et « Provence ».
Sur la route de la corniche qui longe les hautes falaises du Djebel Santon, « le paysage devient irréel à force d’être précieux, tant de beauté pesante semble venir d’un autre monde 2». Au détour du Djebel Santon, le paysage s’ouvre soudainement sur la baie d’Aïn El-Turk et son chapelet de plages chères à Camus et à sa bande d’amis : Trouville, Bouisseville, Paradis-Plage, Claire Fontaine, Saint Germain et enfin Aïn El-Turk avant le Cap Falcon et la plage des Andalouses.

1 A. Camus, Le Minotaure
A. Camus, Carnets

À Trouville Camus séjourne souvent avec son épouse Francine, rue de la Pêcherie, chez des parents des Faure, les Chaperon. On retrouvera plus tard dans ses Carnets la description du site qu’il reprendra dans « L’Étranger » pour la scène du meurtre, pourtant censée se passer sur une plage d’Alger. À Trouville, oncle Jean et Josiane partagent avec le beau-frère, André Donner, une magnifique villa dans la pinède où je passerai bien plus tard avec Bernard des journées idylliques, à proximité de la villa d’Yves Saint Laurent.
À Bouisseville Camus retrouve Lucette Maeurer connue à Alger qui accueille chez ses parents son groupe d’amis « Les Barbares du Soleil ». C’est sur la plage de Bouisville qu’un des amis oranais de Camus, Raoul Bensoussan, lui relate une rixe sur cette même plage avec un indigène qui aurait inspiré au romancier le récit de la scène précédant le meurtre dans « L’Étranger »1.
À Aïn El-Turk, plage plus bourgeoise avec ses cabines de bain en bois, Camus séjourne chez les Dobrenn qui l’hébergent aussi à Oran, au « Domaine Émerat » dans la pinède. La maison familiale, à cent mètres de la plage, jouissait d’une vue admirable, du Cap Falcon à la Pointe de l’Aiguille.
Au-delà s’étire la longue plage sauvage des Andalouses qui verra débarquer les tanks de la 5e Armée américaine en novembre 1942 puis « de longues dunes désertes où le passage des hommes n’a laissé d’autres traces qu’une cabane vermoulue2 ».
« Chaque année, sur ces rivages, c’est une nouvelle moisson de filles fleurs. Descendant du plateau, toute cette jeune chair, à peine vêtue d’étoffes bariolées, déferle sur le sable comme une vague multicolore.3 »
De retour à Oran, attablé aux terrasses du bar « Cintra »,« le voyageur encore jeune s’apercevra aussi que les femmes y sont belles4 ».

1 A. Kaplan – Citée dans “Oran sur les pas de Camus”. (Chronologie ?)
2 A. Camus, Le Minotaure
3 A. Camus, L’Été
4 A. Camus, Carnets

Si les filles sont belles, les commerçants, eux, paraissent opulents, les immeubles orgueilleux et le verbe est toujours haut et fort. Mais c’est vrai la ville n’a pas d’âme et n’est pas vraiment belle. Ce n’est pas un site pour le rêve ou la contemplation, mais pour le mouvement et l’action. Dans les cafés, sous les arcades, on ne parle que de commerce et d’affaires. Sans doute Jean-Pierre Elkabbach, jeune condisciple de père au Lycée Lamoricière1, dans sa frénésie de quitter l’Algérie, ressentait-t-il lui aussi déjà que cette ville ne s’offrait pas aux idées et aux lettres. Même si elle concédait discrètement le rôle majeur du commerce oranais dans l’économie algérienne, Alger, la capitale toisant Oran, partageait ouvertement ce mépris qu’affectaient les Romains pour les Grecs, un peuple de commerçants. Camus, avait imaginé qu’écrasée par Alger, la vie intellectuelle d’Oran ne survivrait pas aux rituels de l’apéritif à la Kémia, « dans les odeurs de viandes grillées et d’alcool anisé » après un match de boxe. Fidèle à la cité blanche, à Alger l’Haussmannienne, l’éternelle concurrente, en stigmatisant « une ville où rien ne sollicite l’esprit », il portait en lui la détestation historique qu’entretenaient Alger et Oran, telles les grandes cités antiques En réalité, c’est toute l’Algérie des Colons, engagée dans le titanesque ouvrage de la colonisation, qui ne s’offrait guère à la vie culturelle. Une incompréhension définitive était inscrite entre les Colons et l’intelligentzia. Edmond Charlot, l’éditeur de Camus qui avait agrégé un petit noyau d’intellectuels, notait lucidement que « même Alger n’était pas une ville très culturelle, portée vers la littérature, vers la lecture. On lisait les feuilletons du Temps, de Candide, de Gringoire, et cela n’allait pas plus loin »

1 Sous le premier mandat de maire de mon frère Régis, père organisait avec lui au Cap d’Agde : « Les anciens du Lycée Lamoricière ».

À Oran, privée de verdure à l’exception de la Promenade du Front de Mer, les trop nombreux contrastes dans l’ordonnancement des édifices, néo-classiques, modernes, hispano-mauresques brisent l’harmonie et l’heureux équilibre des perspectives. « L’Égypte, Byzance et Munich ont collaboré à la délicate construction d’une pâtisserie » osera Albert Camus à propos de la Maison du Colon, symbole résolument ‘Art Déco’ de l’insolente prospérité de la viticulture. Partout les monuments de style mauresques portent la marque des débuts de l’occupation. Bâtis sur une falaise, Le Ravin Vert de Ras El-Raïn surplombant le port, les modernes et majestueux immeubles du Front de Mer viendront plus tard défier la mer et l’horizon et jusqu’à la France qui peine à se reconstruire.
Le « Fort de Santa-Cruz » où séjourna un temps Miguel de Cervantès, planté sur la montagne du « Murdjajo », dominant la cité, marque la lointaine occupation espagnole.
« Rien n’est plus beau, pour celui qui aime du même amour l’Afrique et la Méditerranée que de contempler leur union du haut de Santa Cruz 1 . »
Cette diversité de sites était en définitive assez conforme à celle d’une population métissée. À l’exception du quartier de « La Marine » sur le vieux port de pêche où se mêlaient les pêcheurs indigènes et espagnols les communautés si elles se côtoyaient…